QUELQUES EPISODES HISTORIQUES SUR LE CHAMPSAUR...
Ses premiers habitants ont laissé des vestiges préhistoriques ( couteau de "druide sacrificateur" découvert près d'un dolmen aux Roranches - mon hameau natal - hâches en calcaire à Ancelle...) qui donnent à penser que, sitôt après la fonte des glaciers qui ont enfoui d'épaisses forêts et creusé la vallée du Drac, les premiers hommes vêtus de peaux et peuplant les grottes se sont établis dans le Champsaur. Une population plus raffinée les a suivis si l'on en croit les splendides parures de bronze découvertes à Bénévent.
L'une des premières grandes surprises des champsaurins d'alors fut certainement, 2 siècles avant JC, de voir défiler le long de la rive gauche du Drac les éléphants de guerre et les armées d'Annibal. Si l'on s'appuie sur les récits de Polybe et de Tive-Live et sur les anciens manuscrits, l'armée carthaginoise qui avait suivi les vallées du Rhône et de l'Isère, aurait remonté le pays des Tricorii (le Champsaur), à l'extrémité du pays des Allobroges (la rive droite du Drac) et aurait poursuivi sa route en passant par le Col de Prelles vers la vallée de la Durance.
Dans ces régions, raconte Polybe, les Carthaginois furent terrorisés par les neiges, par les huttes grossières suspendues aux pointes des rochers, par des hommes sauvages et hideux, par une nature inanimée, engourdie par la glace. Le Col de Prelles tirerait son nom du combat (proelium) sanglant qui opposa Annibal aux Gaulois montagnards des Alpes.
150 ans plus tard, ni les Tricorii ni les Allobroges alliés ne purent empêcher César de refaire, pratiquement en sens inverse, mais en passant par le Col de Manse, la route d'Annibal pour amorcer sa conquête de la Gaule. Ceci est confirmé par l'inscription gravée sur l'arc de triomphe de Suze où il est indiqué que César est passé chez les Tricorii qui se sont soumis à lui. La tradition rapporte que César, arrivant par le Col de Manse, s'écria quand il aperçut la belle vallée " Ecce Campus Aurei!" ( voici le champ d'or). Telle serait l'origine (contestée) du mot Champsaur.
Par la suite, ce dont on est sûr, c'est que les Romains ont tracé pour traverser le Champsaur, en 52 av. JC, une voie qui, après Chorges, remontait par le Col de Moissières puis descendait vers le vieux Manse (où l'on a trouvé des tombeaux romains) rejoignant le torrent d'Ancelle qu'elle suivait jusqu'à son confluent avec le Drac, traversait le Champsaur pour rejoindre Corps et Mens. Certains Romains s'installèrent dans le Champsaur. On a retrouvé au Pont de Frappe, au Forest St Julien, à St Laurent du Cros, etc... des vestiges romains. On pense qu'à cette époque le site actuel d'Ancelle était recouvert par un lac dont la retenue naturelle semble avoir cédé, provoquant l'anéantissement du village romain situé au Pont de Frappe.
Puis défilèrent dans la vallée avec les habituels massacres, viols, pillages, les Ostrogoths, les Burgondes, les Goths, les Francs et les Lombards qui dévastèrent le Champsaur, combattus par les terribles et savoureux évêques d'Embrun et de Gap. D'autres évêques régnèrent sur la région et des abbayes étendirent leur emprise sur les terres de la vallée. Les Templiers s'installèrent également à Chauffayer et Charbillac.
Mais, quand ils arrivèrent, les envahisseurs Sarrazins saccagèrent églises et abbayes. Pendant des décennies ils furent vraiment maîtres de la région. Pourchassés par les Francs après leur défaite à Poitiers, ces bandes avaient été repoussées jusqu'au fond de nos vallées où elles choisissaient dans les grottes, et notamment les rochers et cavernes de Corbières, des positions inexpugnables. De là elles pouvaient attaquer voyageurs et paysans. Leur endroit de prédilection se situait à quelques kilomètres en amont de Pont du Fossé où l'on garde toujours le souvenir d'une tour sarrazine encore visible au siècle dernier avant d'être emportée par une crue du Drac en 1856. Cette tour portait la date de 400 de l'Hégire soit l'an 1004. Ils furent enfin chassés par les Comtes de Provence excédés par leur dernière exaction, l'enlèvement de l'Abbé de Cluny qui passait par là. Il reste de leur passage chez nous quelques noms : Pont sarrazin, Château Sarrazin, Puymaure, Tour de Mauron, Montmaur... quelques patronymes, certaines familles portant encore le nom de Sarrazin, ainsi qu'un certain type maure, notamment dans le fond de certaines vallées.
Après cet épisode douloureux, la féodalité ne tarda pas à s'installer, les populations ayant soif de protection. La Châtellenie du Champsaur vit le jour qui se répartit en mandements, chacun étant une collection de châteaux ne formant qu'un tout au point de vue féodal, administratif et financier : Montorcier étant le plus important. Le Champsaur n'allait pas tarder à compter plus de cent nobles dont on peut retrouver les blasons et les armoiries, les plus puissants étant là encore les Montorcier, vibaillis du Graisivaudan, dont on parle dès 1040. Ils possédaient la moitié du Champsaur et d'inombrables terres dans la région. Une autre partie appartenait aux Faudon d'Ancelle qui dépendaient eux des Comtes de Provence. Déjà à cette époque le Champsaur était écartelé entre le Dauphiné et la Provence.
C'est au 13è et 14è siècle que les seigneurs et les évêques s'imposent dans le Dauphiné englobant l'Isère, la Drôme et les Hautes-Alpes actuels, construisant à profusion châteaux et églises. Les Champsaurins mènent alors une vie relativement paisible d'agriculteurs soumis à leurs seigneurs et évêques.
HumbertII
Le Champsaur allait connaître une période particulièrement heureuse sous le règne des dauphins du Viennois et plus particulièrement sous celui d'Humbert II, dernier roi du Dauphiné, grâce à l'institution de l'impôt, nos ancêtres ayant pu choisir alors de ne plus être esclaves. En échange d'un impôt minime, ils pouvaient disposer de biens par testament ou par donation, ils devenaient des hommes libres. Humbert II quitait souvent sa capitale, Grenoble, pour venir au Château de Montorcier, édifié sur la colline de Frustelle, acquis en 1303 par un Dauphin en mauvaise santé à qui ses médecins avaient conseillé ce site pour son climat, son air pur et son eau fraîche. Là Humbert menait grande vie, sa table était si raffinée qu'il offrit à son cuisinier et maître d'hôtel, Etienne Roux, en 1339, le fief voisin de Prégentil avec son manoir, dont les tours ont disparu mais dont les murs principaux ornés de moulures élégantes ont résisté aux siècles. Hélas on devine à peine, aujourd'hui, au sommet de Frustelle, dominant Pont du Fossé, les ruines de la citadelle royale. Seuls demeurent les souterrains désormais condamnés. Sous son règne, le Champsaur bénéficiait de dons, d'hospices, de greniers, de fours communaux. Montorcier obtint en 1319 une charte de liberté, les Champsaurins pouvant désormais élire leurs représentants. Puis, en 1349, las et effondré par la perte de son fils, Humbert céda le Champsaur à Charles, fils aîné du Roi de France Jean le Bon pour entrer chez les Dominicains. Le Champsaur appartenait maintenant aux fils aînés des Rois de France.
LouisXI
Le jeune Dauphin qui allait devenir Louis XI va laisser dans le Champsaur des souvenirs marquants. Exilé en Dauphiné par son père, le Roi Charles VII, pour avoir conspiré contre lui, il vient fréquemment au château de Montorcier, résidence d'été de Dauphins. Il se montre à l'aise parmi les gens simples, apprend le parler local, s'habille de vêtements peu coûteux, porte des chapeaux bizarres. Il apprécie les nourritures paysanes, mange et boit de bon coeur, souvent dans les chaumières des paysans. Cavalier infatigable, il aime particulièrement aller à Champoléon. Il aime la chasse. Habile à charmer, il adore les rencontres, se prête volontiers aux expériences et aux amours nouvelles. Il est alors jeune veuf. Durant cette période il a de nombreuses maîtresses et donne le jour à pas mal de petits champsaurins... Difficile à l'époque de résister au droit de cuissage! Il eut pour maîtresse reconnue Félise Renard à qui il donna 2 filles. Les Renard devinrent par la suite seigneurs de St Julien en Champsaur. Louis XI annoblit aussi plusieurs familles du Champsaur prises en affection, comme son ami Jean Martin qui le reçoit souvent à Champoléon, ainsi qu'un herboriste qui l'a guéri d'un ennui de santé lors d'une rencontre.
Dans ce Champsaur, curieux de tout, le futur roi de France trouve la vie très intéressante. Il se glorifie d'être le maître "d'un pays dont les merveilles dépassent les sept merveilles du monde". Mais il prend part aussi aux difficultés, aux désirs et conflits des Champsaurins, développe l'élevage en favorisant l'irrigation.Il joue aussi les St Louis dans le Champsaur. Heureux de son sort, il peut, dans son territoire, mener la vie qui lui plaît tout en administrant au mieux sa province.
Vers 1450, son gouvernement étant solidement établi, LouisXI cesse de consacrer son énergie au Dauphiné, conscient de son destin et ambitieux, il conspire à nouveau contre son père et, durant une dizaine d'années, complote et agit dans ce sens. En 1461 il devient enfin Roi de France.
Jusqu'à la fin de sa vie, il pensera toujours à son Dauphiné. Sur son lit de mort, ses dernières paroles furent dédiées à N.D. d'Embrun...
Par la suite les guerres de religion allaient ensanglanter la vallée, les Vaudois, secte lyonnaise semblable à ce que furent les cathares en pays albigeois, y furent pourchassés et massacrés par une armée de catholiques.
François de Bonne, Duc de Lesdiguières
Une autre époque allait suivre. Tout le Champsaur allait être entraîné, de gré ou de force, dans les aventures et les violences guerrières de l'enfant du pays le plus célèbre de tous les temps : Lesdiguières. Il naît à St Bonnet en Champsaur en 1543 dans une famille relativement modeste de gentilhommes notaires, qui possède le domaine des Diguières et quelques propriétés à Laye. Il grandit comme tous les petits montagnards de son époque avant d'être envoyé en Avignon pour y recevoir une instruction plus conforme à son rang. Il va cotoyer au collège un pays, Guillaume Farel, gagné aux doctrines calvinistes. C'est par lui que François va adhérer à la réforme. Il quitte Avignon pour Paris afin d'y étudier le droit, mais à court d'argent il s'engage comme soldat. D'abord archer, il n'est pas très riche mais se dédommage en participant aux pillages. Ses compagnons d'armes le décrivent comme ayant fière allure, de taille élevée, avec une incroyable vigueur, un regard plein de feu et un air de grandeur.
Les idées nouvelles progressent dans le Dauphiné et des assemblées protestantes se tiennent partout dans le Champsaur. Ainsi vont débuter dans notre région des guerres de religion sanglantes, faites d'embuscades : églises rasées, fermes incendiées, pillages, viols, massacres... des flots de sang coulent. Très vite, Lesdiguières s'empare du Champsaur, sans pitié pour les catholiques. Ceux qui ne veulent pas se soumettre vivent dans les bois, se cachent dans les rochers... Les paysans dépouillés de leurs récoltes en sont réduits à manger des chardons. Lesdiguières grandit très vite grâce à cette guerre civile, commet d'effroyables excés à Gap dont il prend possession, lance des embuscades de plus en plus loin dans le Dauphiné. Presque tout le Champsaur se convertit au protestantisme.
C'est alors qu'Henri de Béarn, futur Henri IV, remarque le jeune Lesdiguières, l'appelle à son conseil de guerre et le charge d'une mission à la Rochelle qu'il accomplit avec succés avant de rentrer au pays où il continue ses combats dans la région jusqu'à la Provence et le Dauphiné. Entretemps il perd son fils unique, filleul du Roi de Navarre et du Duc de Savoie. Henri IV sur le trône, il poursuit ses campagnes, étendant son action de plus en plus loin. Le bruit de ses victoires retentit dans toute l'Europe. Devenu maître absolu de sa province, chef incontesté du parti protestant, lieutenant d'Henri IV, il veut aussi être un administrateur bienfaisant. Il recherche désormais la paix avec ses anciens ennemis. La Reine Elisabeth d'Angleterre confie : "S'il y avait deux Lesdiguières en France, j'en demanderais un à Henri IV". Il administre depuis l'imposant château de Vizille (à présent résidence du Président de la République). Henri IV, converti au catholicisme, se méfie maintenant de lui. Lesdiguières doit déclarer au roi sa fidélité et son dévouement, souhaitant l'aider à pacifier le royaume.
Lesdiguières s'occupe aussi du petit peuple, entreprenant des travaux pour améliorer la vie dans sa vallée natale, enrichit des gentilhommes... Il ne s'oublie pas non plus et acquiert progressivement le duché du Champsaur puis se fait élever au Glaizil un superbe et somptueux château dont seules les ruines subsistent à l'heure actuelle.
Réclamé par la Cour, il se rend à Paris où Henri IV le comble de prévenances, lui donne son bâton de maréchal. C'est la consécration. Jusqu'à l'assassinat d'Henri IV, coup terrible pour lui. Il s'empresse de manifester sa fidélité au jeune Louis XIII. Marie de Médicis fait en sorte de l'intéresser davantage à sa vallée natale, lui cède l'ancien domaine des Dauphins. Il devient duc et pair... Il ne lui manque plus qu'une dignité : connétable. Le Roi le supplie de se faire catholique. Il acceptera finalement d'abjurer et recevra la charge suprême de connétable en 1622. Après de nouveaux épisodes guerriers qu'il mènera à leur terme malgré son grand âge, il rend son dernier soupir à Valence en 1626, puis sa dépouille sera transférée à son château du Glaizil, dans le Champsaur.
Son beau château sera d'abord vendu aux enchères puis détruit en 1692 par l'armée du Duc de Savoie. Tout juste put-on récupérer son mausolée aujourd'hui exposé au musée de Gap, ses restes furent, eux, placés dans l'église de Sassenage. Les ennemis les plus horribles des Hauts-Alpins, les Savoyards, désireux de se venger de Lesdiguières et de ses Champsaurins, entraient en action. Les troupes de Victor Amédée de Savoie furent particulièrement odieuses. Brutalement et rapidement, en moins d'une semaine, tout fut méthodiquement pillé, détruit et enfin mis en cendres sans que la moindre maison fut épargnée : on a compté 10945 maisons brûlées dans le Gapençais et le Champsaur, dont les splendides châteaux de Tallard et du Glaizil. Il y eut dans le Champsaur de nombreuses victimes. Heureusement la plupart des habitants avaient pu fuir dans les montagnes, regardant de loin le feu dévaster leurs maisons et leurs récoltes.
Traumatisé, exangue, le Champsaur, qui avait été au coeur de l'évolution de la France, allait rester plusieurs siècles sous l'éteignoir, occupé à relever ses ruines et à tenter d'apaiser les haines pour retrouver son unité. Tout était à refaire. Louis XI, en annoblissant ses meilleurs amis du Champsaur, avait donné aux populations de la vallée un encadrement. On allait retrouver nombre de leurs descendants parmi les capitaines de Lesdiguières et même à la cour des rois Henri IV et Louis XIII. Hélas, les guerres, les pestes et les révoltes religieuses ou politiques, toutes aussi dévastatrices les unes que les autres, allaient décapiter les élites, les populations et le bel élan régional. Le Champsaur, profil bas, repartait à zéro. De conquérants et dynamiques, les Champsaurins devenaient passifs, méfiants, repliés sur eux-mêmes, comme s'ils voulaient se couper du passé.
Bibliographie :
Le Champsaur, HisToire et mémoire. Robert Faure. Presses Louis Jean - Gap
Encyclopédie historique, authentique, distractive, humoristique, gastronomique, touristique, linguistique du Champsaur - Faure de Prégentil - Presses Louis Jean - Gap