Plus de 5000 Champsaurins émigrent vers les Etats-Unis
La population s'est tellement amplifiée au 19ème siècle que les pauvres terres du Champsaur ne parvenaient plus à nourrir tous les habitants.
Plus de 5000 Champsaurins décidèrent alors de quitter la vallée, exilés par les exigences de la vie. C'est donc près de 28% de la population qui émigra entre 1846 et 1931, partant vers l'inconnu en se disant : "on verra bien !".
Beaucoup choisirent les Etats-Unis pour tenter d'obtenir de bonnes situations en relations avec ce qu'ils savaient faire, surtout comme moutonniers mais aussi comme laitiers, blanchisseurs, gens de maisons...
Des courtiers de la Compagnie Transatlantique étaient installés aux Astiers, sur la commune de Bénévent et Charbillac, à St Bonnet, St Julien, Gap... et prenaient les engagements de départ. Des agents recruteurs recevaient au "Café des Américains" ou au "Café de Californie". Des annonces étaient publiées dans "Le Bavard Prapicois" ou dans les autres journaux qui florissaient à l'époque : "Le Petit Champsaurin", "La Vallée du Drac", "La Lettre patoise du Champsaur".
C'était alors la grande aventure, certains qui avaient signé "l'engagement" durent aller à pied et en carriole-stop de Chabottes au Havre car ils n'avaient pu récupérer dans leur famille que l'argent nécessaire au voyage maritime.
Ailleurs, on vendait une vache ou quelques brebis pour payer le passage. Ou on profitait de de l'argent donné par l'Etat pour abandonner le village : 10 000 francs-or pour 15 ha de terrain. On cédait son droit d'aînesse contre le prix d'un billet, ou on attendait l'avance d'argent envoyée par le futur employeur...
Les Champsaurins, par goût de l'aventure et par passion de l'élevage, partaient plutôt vers la Californie ou le Wyoming, d'autres choisissaient l'Amérique du Sud, l'Uruguay et l'Argentine notamment.
Ces pionniers du Champsaur ont souvent fait souche, épousant des compatriotes parties, elles aussi, vers le Nouveau Monde, et ont souvent aussi fait jouer l'esprit de famille ou la solidarité pour mieux accueillir les nouveaux venus. Certaines mères ont vu la quasi-totalité de leurs enfants partir aux Amériques. Ainsi, mon arrière-arrière-grand-mère, veuve, a-t-elle dû se séparer de 5 de ses fils partis en Californie dans la 2ème partie du XIXème siècle, seuls sa fille et l'un de ses fils devenu prêtre étant restés auprès d'elle. Trois d'entre eux s'y établiront défintivement, mon arrière-grand-père ayant, lui, choisi de rentrer en France après de nombreuses années passées en Californie, puis à New-York comme cuisinier dans un grand hôtel.
Certains réussirent très bien, comme Jean-Pierre Gueydan, qui avait quitté St Bonnet à 18 ans en 1845 et qui fondait avec son frère la Maison Gueydan-Bodet, spécialisée dans le commerce. Après de multiples péripéties, ils achetaient dans le Sud-Ouest de la Louisiane 16 000 ha de terres et décidaient de les coloniser avec des fermiers désireux de s'installer. C'est ainsi qu'il fonda la ville de Gueydan, qui compte aujourd'hui 1610 habitants. De même, dans le nord de l'Orégon, une contrée s'appelle Vigne, du nom des premiers occupants, les Vigne des Alliberts, près de St Bonnet, qui avaient fait la conquête de ce petit coin des Etats-Unis.
Autres aventures champsaurines : Joë Mouren-Laurens de St Julien qui fit fortune à Los Angeles après avoir inventé le bidon d'huile d'un litre, Melle Réallon de St Jean St Nicolas qui fut gouvernante chez Walt Disney, Martin Seinturier champion de rodéo avant de mourir en France pour défendre son pays, Jean Bonnet de Costebelle qui tenait un restaurant réputé à San Francisco, Emile faure qui avait un hôtel à Los Angeles, Jo Marillac d'Ancelle qui fut en 1960 directeur des J.O. de Squaw Valley.
On sait aussi que les studios d'Hollywood se trouvent, pour plus de la moitié, sur des terrains qui ont été vendus, fort cher, par des Champsaurins qui les occupaient auparavant.
Mais le rêve du western ne sera pas toujours au rendez-vous. Beaucoup ont dû manger de la vache enragée dans la grande prairie sauvage et inhospitalière avec de multiples risques, dangers et frayeurs : les cris des coyottes, les serpents à sonnette, parfois les ours, la sècheresse, la mévente, le vol de leurs gains, les règlements de compte... L'aîné des Seillon, venu de Molines, a été assassiné dans la prairie pour n'avoir pas compris un avertissement, faute de connaître la langue. Joseph Allemand de St Bonnet et Joseph Lagier de Chabottes ont été abattus par des gardiens de vaches parce que leur troupeau de moutons passait sur le terrain des cow-boys... Beaucoup d'autres ont fini modestement dans les cimetières américains, enterrés dans les rangées réservées aux moutonniers, leurs noms champsaurins étant surmontés d'une tête agneau en tôle repoussée. D'autres, qui ont beaucoup langui là-bas, découragés ou nostalgiques, ont voulu retourner au pays.
Nombreux seront aussi ceux qui recevront de la France un billet gratuit pour venir combattre en 1914 sur le front de l'Est. Il en vint beaucoup, mais on compta également pas mal d'insoumis.
Finalement 1500 d'entre eux regagneront le Champsaur, souvent avec un petit magot d'économies. On a vu aussi, au moment de la libération de la France, en 1944, des soldats américains descendants d'immigrés, venir faire un détour dans le Champsaur pour saluer et découvrir des oncles et des cousins qui étaient restés au pays de leurs ancêtres.
Plus tard, et récemment encore, d'autres Américains, en quête de recouvrance, sont venus dans ce Champsaur retrouver une mémoire ancestrale, ce qui a donné lieu à d'importantes retrouvailles familiales autour d'un grand repas convivial et fraternel.
Inversement, de plus en plus de Champsaurins s'en vont aux Etats-Unis rechercher ce que sont devenus des parents lointains. L'enquête commence souvent à l'entrée du port de New-York, au pied de la statue de la liberté, au musée d'Ellis-Island, dans le bâtiment de l'immigration par où ont transité nos immigrés champsaurins. On peut y retrouver la trace de ceux qui sont devenus Américains. Dans la famille de ma mère, j'ai ainsi pu retrouver la trace (via l'Internet !) d'un arrière-grand-oncle dans un cimetière californien et d'un homonyme, sans doute l'un de ses descendants, décédé il y a peu dans la même région. Mes recherches se sont hélas arrêtées là, faute d'avoir pu les continuer sur place ! Je ne désespère pas !
D'autres Champsaurins préférèrent partir vers l'Algérie. Ainsi la famille de Paul Robert, l'auteur du grand dictionnaire, quittait-elle St Bonnet en 1849 pour l'Algérie. Jamais dans sa famille on n'oublia le Champsaur. L'auteur du dictionnaire Robert, dont la famille possédait une propriété à la Fare, exprima au moment de l'indépendance de son pays adoptif cet attachement viscéral au Champsaur qu'ont ressenti la plupart des émigrés...
